Chez les Rothschild, après la fête, la tempête

Même à Genève, bastion des superriches, on a rarement vu une fête de cette ampleur. Un bon millier d’invités amenés par une centaine de véhicules; un vaste domaine au bord du lac réquisitionné pour l’occasion; un dôme transparent de 20 mètres de haut abritant buffet géant, orchestres et DJ… La soirée «Dare to be different», organisée le 21 septembre dernier par la famille Rothschild, a impressionné ses participants. «C’était grandiose, on avait un budget no limit, ce qui est rare», se souvient une personne impliquée dans l’organisation.

Les festivités devaient célébrer la «singularité» et la magnificence des Rothschild, grand nom de la finance européenne depuis deux siècles. Mais les apparences sont trompeuses. En réalité, la branche genevoise de la famille et sa cheffe effective, la baronne Ariane de Rothschild, traversent une zone de turbulences inédite dans l’histoire récente.

Cette semaine, la banque privée Edmond de Rothschild, fleuron de l’empire familial, a congédié son directeur et annoncé un nouvel exode de sa clientèle. En deux ans, l’établissement a vu partir quelque 5 milliards de francs. Une somme qui suffirait à alimenter un gérant de fortune indépendant.

La banque et ses propriétaires font surtout l’objet d’un «buzz» négatif d’une intensité rarement observée. «Il y a un vrai Roth­schild-bashing», regrette un proche de la famille qui explique ce phénomène par «l’allégeance bizarre» que suscite ce nom. Quand elle survient, la rupture du lien un peu irrationnel entre les Rothschild et leurs employés susciterait médisances et jalousies. L’automne dernier, lors d’une réunion interne, la direction a dû enjoindre son personnel de ne pas dire du mal de la banque à l’extérieur.

Trop carrée, trop franche

Qu’est-ce qui cloche dans l’empire Rothschild? D’abord le caractère de sa patronne, Ariane de Rothschild. Trop carrée, trop franche, pas en ligne avec la culture des banquiers privés genevois. Elle l’a dit elle-même dans des interviews à « Bilan Luxe» ou au «Temps»: sa démarche est «globalement solitaire au départ», son positionnement «forcément clivant».

Un incident a marqué les esprits. En 2015, lors d’un événement organisé par «Bilan», Ariane de Rothschild avait vertement recadré une femme assise dans le public, qui s’était autorisé une remarque à propos de son action philanthropique. Manque de chance: la cible de cette diatribe était l’épouse de Patrick Odier, figure de proue de la banque privée genevoise. Il se tenait au même moment sur la tribune à côté d’Ariane de Rothschild, et n’a pas bronché…

La baronne, comme tout le monde l’appelle, a récidivé cette semaine au moment d’annoncer les chiffres de sa banque pour 2018. Devant des centaines d’employés, elle a critiqué la banque Pictet, qui aurait selon elle commis l’erreur de débaucher un associé (Boris Collardi) incompatible avec l’ADN de la maison. La remarque a été perçue comme déplacée et arrogante par certains employés.

Il n’y a pas que ses concurrents qui ont la dent dure avec Ariane de Rothschild. À l’interne aussi, on la décrit comme inexpérimentée. Elle a pris les rênes de la banque familiale en 2015, après n’avoir dirigé que de petites équipes à la Société Générale ou chez l’assureur américain AIG. Avec elle, les séances du comité exécutif peuvent durer du matin au soir, couvrant dans un apparent désordre les sujets les plus divers, de la finance aux courses de voile (une autre activité du groupe Rothschild). L’ambiance dans la banque est verticale, très parisienne, avec une grande distance entre les employés et la direction.

«Ceux qui ne sont pas d’accord avec elle ou disent ce qu’ils pensent de manière trop claire sont dans la ligne de mire»

Face aux critiques, Ariane de Rothschild ne renie rien. Au contraire, elle se vante d’avoir fait le ménage, remis la maison en état de marche, vaincu les résistances de cadres accrochés à leurs privilèges.

Sa situation est paradoxale, car Ariane de Rothschild dirige sa banque sans être rémunérée. Avec son mari Benjamin, elle bénéficie d’un forfait fiscal, une forme d’imposition réduite réservée aux étrangers fortunés et sans activité lucrative. Le couple ne peut donc pas recevoir de revenus de source suisse. Ce qui n’empêche pas la baronne, selon des proches, de travailler énormément.

À l’intérieur, elle a imposé sa garde rapprochée, avec dans le rôle de cerbère sa directrice financière Cynthia Tobiano. Cette ancienne de Goldman Sachs serait devenue «la copilote officieuse du groupe» grâce à sa relation privilégiée avec Ariane de Rothschild, expliquent plusieurs anciens de la banque. «Ça participe quand même un peu du problème, analyse l’un d’eux. Ceux qui ne sont pas d’accord avec elle ou disent ce qu’ils pensent d’elle de manière trop claire sont dans la ligne de mire.»

Ces dernières années, Ariane de Rothschild et Cynthia Tobiano sont parvenues à présenter des chiffres positifs – le bénéfice net a même atteint près de 222 millions de francs en 2018. Mais ces résultats s’expliquent aussi par la vente de bijoux de famille, comme des immeubles en Suisse fin 2017, ou la filiale de la banque aux Bahamas en 2016.

Performances médiocres

Un expert que nous avons consulté, l’ancien professeur de finance zurichois Hans Geiger, pointe plusieurs faiblesses dans les chiffres d’Edmond de Rothschild. En 2017, dernière année pour laquelle cette donnée était disponible, le rapport coûts/bénéfices de la banque était selon lui «particulièrement mauvais», à 85% contre une moyenne de 75% pour les banques privées suisses. Ce qui veut dire que la banque dépense 85 centimes pour chaque franc qu’elle gagne.

Le ratio d’endettement (leverage ratio, soit le rapport fonds propres/total du bilan) était aussi «très bas», à 6,7%. Pour une banque privée, il devrait être plus proche de 10%, selon Hans Geiger. Enfin, le rendement sur capitaux propres était inférieur à la moyenne des banques privées suisses, à 6,3% contre 7,1%.

Selon des sources internes, ces performances médiocres s’expliqueraient en partie par le maintien en poste d’employés peu productifs. À 200 000 francs annuels en moyenne, les salaires, réputés élevés, apparaissent en réalité plus faibles que les quelque 300 000 francs versés par des rivaux comme Pictet, Lombard Odier ou UBP.

Quant aux retraits de fonds des clients, peut-être l’indicateur le plus alarmant pour une banque privée, ils seraient dus à la fermeture des petits comptes et à une stratégie agressive de nettoyage et d’expulsion de la clientèle à risque. Le problème est que cette politique se met en place très tardivement. Et après que la banque a attiré, ces dernières années, une clientèle russe ou latino-américaine dont elle veut beaucoup moins aujourd’hui…

imageEn théorie, tout est clair au sein du couple Rothschild (ici à Paris en 2014): Benjamin définit la stratégie, Ariane la met en œuvre. Photo: Élodie Gregoire/REA

Edmond de Rothschild a refusé de répondre à une liste d’une vingtaine de questions que nous lui avons soumises sur ses chiffres, l’exode de certains cadres et sa gouvernance interne, notamment. À la place, la banque nous a envoyé une prise de position générale qui vante son «bilan solide, résultat de la stratégie et de la transformation mises en œuvre depuis 4 ans», sa «structure plus simple, plus lisible et plus cohérente» ainsi que son «équipe de direction forte, avec des profils nouveaux». Pour le reste, la banque estime que la rotation de son personnel est normale pour le secteur et que ses résultats publiés la semaine dernière répondent à l’ensemble des interrogations sur ses performances.

Un avocat de la famille, Jamil Soussi, a aussi écarté les questions concernant Ariane de Rothschild et son mari Benjamin. Selon lui, ses clients refusent de se prêter à une «entreprise de démolition» qui se baserait sur des «ragots infondés».

Il faut dire que la montée en puissance de la baronne ces dernières années pose une question taboue, celle des rapports de force au sein de la famille.

Depuis sept ans, Ariane de Rothschild a méthodiquement pris le pouvoir. D’abord en écartant les cadors de la gestion de fortune qui avaient fait les belles heures de la banque familiale dans les années 2000. Ensuite est venu le tour des amis d’enfance de son mari Benjamin, dont certains occupaient des postes enviables dans le groupe. Presque tous ont été écartés du premier cercle et certains attribuent leur éloignement à l’influence de Madame.

Les choses sont en train de changer

En théorie, tout est clair au sein du couple Rothschild. Benjamin, l’héritier de la lignée, est le visionnaire qui détient le pouvoir ultime et piloterait d’en haut les destinées du groupe. Ariane serait chargée de la mise en œuvre de sa stratégie, avec par exemple l’édification d’un pôle luxe allant des hôtels aux parfums.

Mais à l’intérieur et autour de l’entreprise, chacun sait que Benjamin de Rothschild est peu présent. Il se passionne avant tout pour ses chasses africaines et sa collection de voitures de sport. D’anciens proches le décrivent comme de plus en plus retiré, voire isolé, passant surtout du temps avec son guide de chasse dans son domaine du Mozambique.

Comme pour ajouter du sel sur les plaies des amis de Benjamin, Ariane de Rothschild semble se féliciter de l’éloignement de son mari: «Il a une très grande qualité, c’est de laisser faire. C’est immense. C’est une liberté, une vraie zone de confort», expliquait-elle fin 2018 dans «Bilan Luxe».

Quant aux relations avec sa belle-mère, Nadine de Rothschild, elles sont notoirement mauvaises. La mère de Benjamin, devenue célèbre dans les années 1980 comme la papesse des bonnes manières, a fait savoir qu’elle avait déplacé sa part de la fortune familiale chez Pictet. Une manière pour elle de «signifier qu’elle n’est pas d’accord avec ce qui se passe», décrypte un proche de la famille.

Mais les choses sont en train de changer chez les Rothschild. Cette semaine, Ariane a annoncé son retrait de la direction exécutive de sa banque. Elle prend de la hauteur et présidera désormais le conseil d’administration. Elle renonce ainsi à sa double casquette de dirigeante opérationnelle et d’actionnaire dominante par le biais de son mari, un mélange des genres mal vu des normes modernes de gouvernance.
Mais elle a aussi prévenu ses employés: elle continuera à suivre la marche des affaires de très près. Même si l’ambiance autour d’elle n’est plus à la fête, la plus clivante des Rothschild ne semble pas prête à s’effacer. (Le Matin Dimanche)