Le cartel de Sinaloa encore puissant

MÉXICO — Le puissant cartel mexicain de Sinaloa continue malgré l’arrestation, l’extradition et la condamnation à New York de son célèbre dirigeant, Joaquín «El Chapo» Guzmán, comme en témoignent les multiples envois de drogue détectés à la frontière ces dernières semaines.

Ces amoncellements de sacs de fentanyl et de pots de plastique contenant de la méthamphétamine, de l’héroïne et de la cocaïne ne permettent pas de croire que le cartel a été affaibli, qu’il a perdu son emprise sur son territoire traditionnel du nord-ouest du Mexique, ou que sa portée internationale a été réduite par la chute de son célèbre dirigeant.

«C’est toujours une force majeure dans le monde criminel mexicain», a assuré un analyste mexicain de la sécurité, Alejandro Hope.

Le cartel contrôle toujours un réseau mondial de contacts qui peut expédier de la cocaïne colombienne vers le Cameroun et des cuisiniers mexicains de méthamphétamine vers la Malaisie. Il contrôle également les ports maritimes pour obtenir des médicaments et des précurseurs chimiques importés du monde entier; emploie des laboratoires et des chimistes pour les traiter; soudoie des policiers corrompus pour s’assurer que les drogues peuvent être acheminées à la frontière; a creusé des tunnels de plusieurs millions de dollars pour faire passer des tonnes de marijuana et de cocaïne sous la frontière; et paie des «mules» pour transporter des cargaisons dans des voitures et des camions.

Et c’est sans parler des tueurs et fiers-à-bras qui trempent dans l’extorsion et l’enlèvement, des blanchisseurs d’argent, des sociétés-écrans et des contacts politiques. Il existe également un monde de professionnels, tels que des architectes, des bijoutiers et même des groupes musicaux, qui fournissent des divertissements et blanchissent de l’argent.

Contrôle du «dernier kilomètre»

Crucialement, peut-être, Sinaloa continue de contrôler ce qu’on appelle le «dernier kilomètre» aux États-Unis, en utilisant son réseau de distribution en gros pour s’assurer que les drogues atterrissent entre les mains de gangs et de vendeurs de rue locaux.

«Nos 23 divisions ont au moins une enquête au niveau local reliée au cartel de Sinaloa, a révélé Will Glaspy, un agent américain de la Drug Enforcement Administration responsable de la division de Houston, qui a occupé divers postes le long de la frontière américano-mexicaine, de la Californie au Texas. Leur réseau de distribution est bien établi aux États-Unis.»

Ainsi, dans la forteresse du cartel dans les montagnes de l’État de Sinaloa, les affaires continuent comme d’habitude pour Ismael «El Mayo» Zambada, qui participe à la gestion du cartel depuis sa création, il y a plus de 30 ans. Il a la réputation d’être un capo calme et à l’ancienne, plus connu pour ses négociations que pour ses effusions de sang.

«El Mayo est toujours considéré comme le principal joueur à la table», a dit M. Glaspy.

La guerre de succession qui a éclaté après la troisième détention de Guzmán, en 2016, a finalement été résolue par l’arrestation de Damaso Lopez Nunez et de son fils Damaso Lopez Serrano, qui dirigeaient une faction rivale. Aujourd’hui, le cartel est considéré comme fermement sous le commandement de Zambada en partenariat avec les fils Ivan, Archivaldo et Alfredo de Guzmán, connus collectivement sous le nom de «los Chapitos» ou «les petits Chapos».

Ismael Bojorquez, le directeur du journal Riodoce à Culiacan, la capitale de l’État de Sinaloa, a expliqué que les Chapitos «contrôlent le trafic de drogue dans la rue, en particulier à Culiacán, et les opérations de défense, les armes», tandis que «El Mayo s’occupe des gros contrats».

Le roi «El Mayo»

Guzmán, dont la condamnation mardi à New York signifie probablement qu’il passera des décennies en prison aux États-Unis, est célèbre pour avoir réussi deux fois à s’évader de prisons à sécurité maximale, lui conférant une notoriété internationale rivalisée peut-être seulement par celle du défunt baron colombien de la drogue Pablo Escobar. Il aurait un appétit vorace pour les produits de luxe et les femmes, se mariant plusieurs fois, y compris avec une reine de beauté âgée de 18 ans en 2007.

Zambada s’est révélé plus difficile à atteindre, simplement en restant dans sa forteresse rurale d’où le cartel règne.

Si Guzmán avait fait comme Zambada «et était resté dans les montagnes, il serait peut-être encore un homme libre», a déclaré Mike Vigil, l’ancien chef des opérations internationales de la DEA. «Son obsession pour les femmes a causé sa perte.»

Pendant ce temps, le nouveau gouvernement mexicain qui a pris ses fonctions le 1er décembre au Mexique a déclaré qu’il ne cherchait plus à traquer les trafiquants de drogue.

«Nous n’avons pas arrêté les capos, car ce n’est pas notre fonction principale, a déclaré le président Andres Manuel Lopez Obrador, le 30 janvier. La principale fonction du gouvernement est de garantir la sécurité publique, et la stratégie n’est plus de procéder à des raids visant à capturer les capos.» Il a ajouté : «Officiellement, il n’y a plus de guerre.»

Certains, au Mexique, pensent que les autorités, et même les autorités américaines, préfèrent le règne d’un chef de la vieille école relativement stable comme Zambada, plutôt que la confusion et les effusions de sang qui pourraient éclater s’il partait.

«El Mayo reste roi. Il n’a jamais été capturé ni poursuivi autant» que Guzmán, a déclaré l’auteur Jose Reveles, qui écrit à propos des cartels.

Le cartel est davantage «une fédération de différents clans qu’une structure ressemblant à une entreprise», a expliqué M. Hope.

Ainsi, alors que la capture et le procès de Guzmán «constituaient une grande victoire morale pour l’état de droit, ils n’ont guère eu d’impact négatif sur le cartel de Sinaloa», a déclaré M. Vigil.

Marché du fentanyl

En l’absence de Guzmán, le cartel a continué de développer le très lucratif trafic du fentanyl. L’opioïde synthétique peut être acheté au prix de 9000 $ US le kilo en Chine, réduit à 1 % de pureté, compressé en faux comprimés d’OxyContin et commercialisé aux États-Unis pour un profit presque pur.

Selon Ray Donovan, le chef du bureau de la DEA à New York, Guzmán était à l’avant-garde de la menace du fentanyl. Dès le début des années 2010, son cartel a commencé à ajouter du fentanyl à de l’héroïne produite au Mexique pour renforcer son emprise et lui permettre de rivaliser avec l’héroïne d’autres régions, a précisé M. Donovan.

Mais le cartel n’est pas habile pour mélanger et mesurer, et la quantité de fentanyl contenue dans des pilules contrefaites peut varier de 0,03 à 1,99 milligramme par comprimé — autrement dit, de pratiquement rien à une dose mortelle.

C’est probablement l’une des deux plus grandes menaces pour le cartel de Sinaloa : il tue littéralement ses clients.

L’autre est le nouveau cartel Jalisco New Generation, qui a tenté d’organiser des incursions sur le territoire de Sinaloa, provoquant des combats sanglants dans des régions comme Tijuana. La ville frontalière en face de San Diego est devenue l’une des villes les plus meurtrières au monde.

Mais, a noté M. Bojorquez, Sinaloa a été en grande partie capable de repousser son rival.

«La drogue continue de circuler, a-t-il dit, et l’entreprise continue.»