Sortant de son silence, la Turquie dénonce le sort des Ouïgours en Chine

VIDÉOS – Ankara a estimé que la détention massive de musulmans au Xinjiang était une «honte pour l’humanité». La Turquie est le premier grand pays à population musulmane à exprimer de fortes critiques publiques sur ce sujet.

Correspondant à Pékin

Restée silencieuse ces derniers mois alors que l’indignation de l’Occident ne cessait de croître, la Turquie a fini par dénoncer le sort des musulmans dans la province chinoise du Xinjiang. C’est la première fois qu’un grand pays à population majoritairement musulmane proteste publiquement avec force contre l’envoi massif d’Ouïgours dans des centres de détention de cette région.

«Ce n’est plus un secret pour personne que plus d’un million de Turcs Ouïgours encourant des arrestations arbitraires sont soumis à la torture et à un lavage de cerveau dans des camps d’internement et des prisons», a déclaré samedi le porte-parole turc des Affaires étrangères, Hami Aksoy. Il a ajouté juger que cette politique «d’assimilation systématique» de cette population musulmane et turcophone menée par les autorités chinoises était une «honte pour l’humanité». Et appelé la communauté internationale et l’ONU «à mettre un terme à la tragédie humaine qui se déroule dans le Xinjiang».

Des organisations de défense des droits de l’homme et des experts estiment que plusieurs centaines de milliers, voire plus d’un million de musulmans – essentiellement des Ouïgours et des Kazakhs – ont été envoyés dans des camps de «rééducation» dans le Xinjiang depuis début 2017. Plusieurs ONG ont réclamé ce mois-ci la création d’une enquête de l’ONU sur la détention «arbitraire» et «l’endoctrinement forcé» des musulmans au Xinjiang.

Pékin défend de son côté des «centres éducatifs et de formation professionnelle» destinés à éradiquer l’extrémisme et à aider la population à trouver un travail. «Les allégations selon lesquelles le gouvernement chinois tente d’éliminer l’identité ethnique, religieuse et culturelle des Ouïgours et d’autres musulmans sont complètement sans fondement», a réagi l’ambassade de Chine à Ankara.

Des «camps de rééducation» pour les musulmans de Chine – Regarder sur Figaro Live

La Turquie assure par ailleurs avoir appris la mort en détention d’un poète ouïgour, Abdurehim Heyit, probablement condamné pour les paroles d’une de ses chansons. «Cet incident tragique a davantage renforcé la réaction de l’opinion publique turque quant aux graves violations des droits de l’homme dans le Xinjiang», assure le ministère turc des Affaires étrangères. Un média étatique chinois a cependant diffusé une vidéo montrant un homme s’identifiant comme Abdurehim Heyit et déclarant être en «bonne santé» à la date du «10 février 2019». Son authenticité n’a pas pu être vérifiée.

Jusqu’à présent, les principaux pays musulmans, soucieux de maintenir de bonnes relations économiques avec la Chine, s’étaient montrés discrets publiquement sur le traitement des musulmans dans la Xinjiang, même si quelques-uns ont apparemment utilisé des canaux diplomatiques pour formuler des critiques. Les accusations formulées par Ankara marquent un tournant pour le président turc Recep Tayyip Erdogan, dont le parti fait campagne pour des élections locales organisées le mois prochain. Le dirigeant turc – à l’époque premier ministre – avait certes accusé la Chine de «génocide» en 2009, après des affrontements mortels entre Ouïgours et Han – la principale ethnie chinoise – dans le Xinjiang. Mais Recep Tayyip Erdogan, qui se présente pourtant comme un défenseur des musulmans sur la planète, ne s’était pas exprimé récemment à propos du Xinjiang. Et ce, malgré les liens religieux et linguistiques entre les Turcs et les Ouïgours, et le fait que la Turquie abrite une grande communauté d’Ouïgours chinois.

Il faut dire qu’Ankara, dont les relations se sont dégradées avec Washington, a consolidé ses liens diplomatiques et économiques avec Pékin ces dernières années. Le pays a notamment bénéficié l’été dernier d’un prêt provenant d’une banque étatique chinoise d’un montant de 3,6 milliards pour ses secteurs de l’énergie et des transports. Mais le calendrier politique intérieur a peut-être contraint le président turc à prendre le risque de froisser Pékin.


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