Tomás Saraceno invite les araignées au Palais de Tokyo avec "On Air"

L’Argentin a fait tisser à Paris des toiles à diverses espèces ne travaillant d’habitude pas en commun. L’artiste développe par la suite tout un discours sur une humanité écologique qui pourrait vivre dans les airs.

Prise en 2016 ,l’image montre bien le genre de pièces que produit Saraceno. Crédits: Studio Tomás Saraceno

Il n’y a ici si Spiderman, ni
Spiderwoman, ni baiser de la femme-araignée. Avec Tomás Saraceno,
l’anthropomorphisme n’existe pas. Nous ne sommes pas chez Walt
Disney. Ses artistes sont d’authentiques araignées faisant bien
leur boulot. Notez que l’artiste les perturbe parfois un peu. Il les
désorganise. Comme l’explique l’un des nombreux textes du Palais de
Tokyo, l’Argentin oblige diverses espèces «qui n’ont pas l’habitude
de vivre ensemble» à œuvrer de concert. D’où diverses techniques
mélangées. Toutes les variété ne tissent pas leur toile de la
même manière. De là à parler d’un art métissé, il n’y a qu’un
pas. Or aujourd’hui tout se doit de le devenir, à l’instar du McDo
mélangeant «french potatoes», bœuf sud-américain et un
rougeoyant «ketchup» de lointaine ascendance britannique….

Saraceno, qui dirige aujourd’hui en
Allemagne un énorme atelier, a reçu une carte blanche du musée. Il l’occupe
entièrement jusqu’au 6 janvier avec «On Air». Encadré tout de
même par la commissaire Rebecca Lamarche-Vadel, l’homme a invité
beaucoup de monde à partager les lieux. Des scientifiques surtout.
Il y a du coup des moments où le visiteur doit choisir entre
l’émerveillement de l’enfance et la prise de tête écologique ou
zoologique. J’avoue avoir éprouvé de la peine avec l’Aérocène ou
la Lévitation cosmique, pour ne pas parler des Algo-R(h)i(y)thms.
Surtout qu’il faut constamment regarder où l’on met les pieds. La
promenade s’effectue dans un noir complet, la nuit des temps
probablement, et il y a parfois des marches d’escalier. Autant dire
que l’esprit n’est pas entièrement disponible pour lire, et surtout
digérer, les longues explications fournies par des cartels.

Ecosystème en mouvement

Sachez cependant avant d’entrer qu’«On
Air» se présente «comme un écosystème en mouvement accueillant
une chorégraphie à plusieurs voix entre humains et non-humains.»
Les œuvres sont fragiles et éphémères. Elles ne tiennent, et
c’est le cas de le dire, qu’à un fil. Interdit du reste de trop s’en
approcher. Notez que des sièges bienvenus permettent aux curieux de
voir les toiles vibrer au moindre souffle. Pour l’instant, il s’agit
encore de pièces tissées par des araignées importées. Mais
Saraceno rêve de voir leur travail complété par des habitantes
permanentes des lieux. Lors d’une prospection en compagnie de
Christine Rolland, du Musée d’histoire naturelle, il a découvert ce
printemps dans les recoins et les tubulaires du Palais de Tokyo plus
de 500 toiles. Elles sont incontestablement dues à des arachnides
parisiens, qui vivent ici en toute discrétion. Ces petites bêtes
devraient un jour se mettre à interagir.

L’immense première salle possède
quelque chose de féerique. Des projecteurs soulignent la magie de
ces dentelles animales s’enchevêtrant à l’infini. Pas un mot ne se
voit prononcé. J’ai rarement vu une telle concentration du public.
Il marche en silence sur la pointe des pieds. Tout devient ensuite
plus compliqué. A 45 ans, l’homme se veut un théoricien, et
même un penseur. J’avais déjà pu le constater à Genève, quand
Saraceno avait présenté une exposition (de dimensions bien sûr
plus modestes) à la galerie Espace Murailles. Il s’agit d’inventer
avec lui un univers tout de légèreté, sans énergie fossile ni
mécaniques polluantes. Ce serait l’ère de l’homme-ballon, aussi
immatériel que l’air. «Un imaginaire commun permettrait de
collaborer éthiquement avec l’atmosphère et l’environnement.» La
Terre aurait alors réussi son «harmonisation planétaire». Il est
toujours permis de rêver, même si cette utopie de «solidarité
entre les espèces» garde pour moi quelque chose de très idéaliste,
et donc de très irréaliste.

Une jam-session cosmique

Le parcours continue ainsi sur
plusieurs étages du Palais de Tokyo, dont la plupart se trouvent
dans un sous-sol ressemblant à une démolition. Il y a là les
propos (et Dieu merci les œuvres qu’ils ont permis) d’activistes,
de communautés locales, de musiciens et de philosophes, avec quelque
part Guy Debord comme père spirituel. Les visiteurs eux-mêmes
deviennent partie prenante lors d’ateliers, de concerts ou de
séminaires. Le but est d’arriver à un «jam-session cosmique».
Autant dire qu’on plane dans les hauteurs. D’ailleurs la question se
voit posée. «Les humains pourraient-ils vivre un jour dans les
airs?» La parade aux étoiles rejoint celle des animaux pour de
grandes «histoires invisibles». Le visiteur se voit prié de
décoller, presque sans retour. Il est vrai que quand on quitte le
rationnel, le «trip» peut mener terriblement loin. 

Pratique

«On Air, Carte blanche à Tomás
Saraceno», Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris,
jusqu’au 6 janvier 209. Tél. 00331 81 97 35 88, site
www.palaisdetokyo.com
Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 12h à 24h.