Et après quoi ? 41% des Français affirment qu'ils pourraient voter pour une liste Gilets Jaunes aux européennes et 13 …

Atlantico : Malgré un léger tassement du soutien des Français au mouvement des Gilets jaunes, 41% des Français se disent prêts à voter pour une liste Gilets jaunes à l’occasion des prochaines élections européennes. Comment analyser un tel résultat ?

Jérôme Fourquet : Ce chiffre de 41% apparaît en miroir du score “soutien et sympathie” des Français à l’égard du mouvement. On voit plusieurs cercles concentriques. Il y a d’abord plusieurs dizaines de milliers de personnes qui sont les Gilets jaunes actifs qui manifestent et qui tiennent les ronds-points. Ensuite nous voyons que 17% de Français qui se pensent et se définissent Gilets jaunes, ce qui est beaucoup. Ensuite nous avons les 52% autres pourcents qui nous disent qu’ils ne sont pas Gilets jaunes mais qui soutiennent ou comprennent le mouvement. Si nous additionnons l’ensemble, cela est à peu de choses près le niveau de soutien et de sympathie que l’on mesure avec d’autres formulations dans d’autres enquêtes. Ces 50% de Français qui soutiennent ou comprennent sont aussi beaucoup dans l’anti-macronisme. Mais en plus de ces 50%, il y a ces 17% qui sont dans quelque chose qui est plus que de l’anti-macronisme, ce sont les personnes qui disent partager le combat et le constat et qui s’identifient aux représentants du mouvement qui sont médiatisés. Ce niveau est important.

Jusqu’à présent les enquêtes se sont essentiellement attachées à mesurer le soutien ou la sympathie à ce mouvement inédit. Nous avons voulu aller plus loin avec Atlantico alors que la contestation se poursuit et que l’éventualité d’une structuration politique commence à être débattue au sein de cette mouvance, et mesurer ce que pensaient réellement les Gilets jaunes dans la société française, plus que le simple niveau de soutien. Cette enquête nous permet ainsi d’observer que nous avons 18% de Français qui se sentent Gilets jaunes. Il ne faut pas considérer que ces 18% ont tous vocation à être à la manifestation de ce 8 décembre à Paris ou en province ni que ces 18% correspondent à ceux qui se sont impliqués dans les différents mouvements qui tiennent encore les barrages. Cela est plus large que cela, et cela peut correspondre aux gens qui ont pu mettre le gilet jaune sur leurs tableaux de bord ou qui ont manifesté certaines formes de soutien sur les réseaux sociaux, ou se considèrent comme pleinement solidaires de ce combat et des revendications, mais aussi avec le vécu des Gilets jaunes tel qu’il a été exprimé dans les médias. La base de départ est donc de 18%. Habituellement quand on regarde et analyse la société française dans un institut de sondages, soit on est sur un prisme électoral soit sur un prisme qui est davantage sociologique, et ce mouvement des Gilets jaunes n’est ni un électorat ni l’expression chimiquement pure d’une classe sociale.

La question est donc de savoir qui ils sont et combien pèsent-ils ? Le profil qui se dessine touche toutes les tranches d’âge – un peu moins les retraités – on voit un tiers des ouvriers qui se considèrent Gilets jaunes, mais aussi 24% des employés ce qui nous fait 27% des catégories populaires qui se définissent ou se pensent comme Gilets jaunes. C’est beaucoup moins dans les professions intermédiaires (13%) et chez les cadres (11%), et cela remonte fortement chez les travailleurs indépendants, et nous sommes aussi à 27% chez les chômeurs, et encore à 15% chez les retraités.  C’est aussi une des premières fois que l’on a une convergence entre d’une part les catégories populaires et d’autre part les indépendants alors que sociologiquement et économiquement, par exemple sur le rapport à la fiscalité, il existe un fossé entre ces deux groupes. Ils se retrouvent ici sur quelque chose de commun qui sont les fins de mois difficiles, l’impression de payer sans rien n’avoir en retour, mais aussi une proximité culturelle qui fait que le mépris est clairement ressenti de la part d’Emmanuel Macron. Alors que nos classes moyennes qui sont salariées, nos cadres, s’identifient beaucoup moins à ce mouvement-là. Lorsque l’on regarde la géographie, on constate sans surprise que cela marche nettement mieux en communes rurales (25%) que dans l’agglomération parisienne (11%), avec 17% dans les agglomérations de province.

Politiquement, on voit qu’un tiers de l’électorat de Marine Le Pen RN et un tiers de celui de Debout la France qui se sentent Gilets jaunes, et 24% des électeurs de Jean Luc Mélenchon. On voit donc une forte composante de gauche, avec aussi des électeurs de Benoît Hamon, et seulement 5% des électeurs d’Emmanuel Macron. On peut donc voir que le “recrutement” se fait principalement aux deux extrêmes.

Il y a trois phénomènes qui opèrent sur les ronds-points. Il y a des relations qui se nouent entre les gens, ont créé du lien. Il y a une prise de conscience politique et les revendications évoluent, c’est ce qui ressort de la réaction aux actes du gouvernement “c’est trop peu et c’est trop tard”, désormais les gens se sont consultés. Et le dernier élément est la prise de conscience, une politisation de personnes qui sont généralement assez éloignées du politique. Les gens se disent que le chômeur, l’assistante matérielle, l’ouvrier et l’agriculteur ou le boulanger composent une même classe, avec les mêmes problématiques, les mêmes adversaires et les mêmes revendications.

Qu’est-ce que ce sondage nous évoque de l’inadéquation entre offre et demande politique en France, et du potentiel d’une nouvelle offre politique structurée à partir de la justice sociale et fiscale ?

18% des Français se sentent Gilets jaunes et 13% disent qu’ils voteraient pour une liste Gilets jaunes s’ils se présentaient sous ses couleurs aux européennes. 13%, on peut croire que cela est peu, mais En Marche était à 18% alors que les LR étaient à 13%. Et ce score est atteint après 3 semaines d’existence. On sait d’expérience que les 13% ne seront certainement pas tous là au moment du vote, et ceux qui disent probablement encore moins. Mais comme base de départ cela est déjà énorme et cela vient nous confirmer pourquoi le mouvement s’inscrit dans la longueur. Nous ne sommes pas sur quelque chose qui est complètement gazeux, le mouvement prend de la consistance. Cela veut également dire que ces 13% ne se sentent pas représentés par la palette pourtant très large de l’offre politique qui leur est proposée actuellement.

Faut-il comprendre ce sondage comme la poursuite de l’éclatement de l’offre politique française, passant d’un clivage droite-gauche, à un clivage social de plus en plus marqué ?

Tout à fait. Plus le mouvement dure et plus cela se concrétise. Les mouvements ouvriers et communistes avaient très bien théorisé tout cela. C’est dans les conflits sociaux que se produit la conscientisation des masses. Et même lorsque le conflit se termine, leur regard sur la société a évolué. Et là nous sommes sur quelque chose qui est en train de se nouer.

Paradoxalement, Emmanuel Macron a réveillé la lutte des classes en France ?

Clairement. Parce que l’on pourrait dire que c’est le pendant populaire du macronisme. En Marche a dynamité le clivage gauche droite par le haut il y a 18 mois et les Gilets jaunes sont peut-être en train de dynamiter ce qu’il en restait par le bas, sachant que ces deux groupes s’opposent avec un fort rejet des partis politique traditionnels. On voit un recrutement massif dans les catégories les plus modestes mais que tous les ouvriers, employés ou chômeurs ne se reconnaissent pas comme étant Gilets jaunes, il y a d’autres lignes de fractures. Il n’y a qu’une partie des catégories populaires qui s’identifient au mouvement. La fracturation se fait notamment sur la question géographique, un employé ou un ouvrier du 93 ou ailleurs ne s’y reconnaît pas forcément.

C’est donc la poursuite de l’obsolescence du clivage gauche droite avec d’autres fractures qui s’articulent sur la question sociale. Mais même si les Gilets jaunes parviennent de manière virtuelle à surmonter la gauche droite d’autres clivages perdurent parce qu’ils ne font pas le plein dans le monde populaire.

Il s’agit également d’un clivage culturel parce que ce qui les lie, c’est leur niveau éducatif. C’est une opposition entre les premiers de la classe et des personnes qui ont majoritairement fait des études courtes. Quand on regarde dans les autres démocraties occidentales, on voit que les vieux mondes politiques sont en crise mais on voit aussi que la variable éducative est forte. Et cette fracture éducative traverse également notre enquête. C’est que nous avions également vu lors de l’opposition au 2e tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen.

On voit que notre clivage binaire ne fonctionne plus parce que notre société est de plus en plus fragmentée, ce qui participe à l’éclatement du paysage politique.