Décès de l'ex-président Betancur, le premier artisan de la paix en Colombie

Belisario Betancur, l’ancien président de Colombie initiateur du premier processus de paix avec les guérillas, est décédé vendredi à l’âge de 95 ans, deux ans après la signature d’un accord avec celle des Farc mettant fin à plus d’un demi-siècle de conflit armé. Ce conservateur, qui a gouverné la Colombie de 1982 à 1986, a été le premier chef de l’Etat à ouvrir un dialogue avec les rébellions de gauche apparues dans les années 1960. Il assurait que conclure “la paix du pays” était “quelque chose” qu’il aurait aimé, mais n’avait pas pu atteindre. Dans un entretien en février 2017, Belisario Betancur avait affirmé ne pas craindre la mort. “C’est inexorable. Pas de peur, mais nous ne sommes pas non plus des amis”, avait-il alors déclaré à Caracol Radio, en riant peu avant son 94e anniversaire.

Pendant son mandat, l’ex-président a été confronté à une recrudescence de la violence dérivée du trafic de drogue et à l’attaque la plus meurtrière de l’histoire de la Colombie: la prise du Palais de Justice qui s’était soldée par une centaine de morts et 11 disparus, en plein coeur de Bogota. Porteur du slogan “Si, se puede” (Oui, c’est possible), il avait été élu à son troisième essai, à l’issue d’une campagne centrée sur la fin du conflit et comme candidat du Mouvement National, incluant des conservateurs, avec l’appui de l’Alliance nationale populaire, de tendance populiste. Une fois au pouvoir, il avait impulsé une commission de paix et une loi d’amnistie afin d’attirer les guérillas vers une solution négociée.

Confrontation avec les narcos

En 1984, il avait obtenu que les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc, marxistes), le Mouvement du 19 avril (M-19) et l’Armée populaire de libération (EPL), trois des quatre principales guérillas de l’époque, signent la paix. L’accord prévoyait une trêve, mais la fin de la confrontation ne s’était pas concrétisée faute d’appui politique. Sa présidence a aussi été marquée par deux faits qui ont généré une nouvelle spirale de violence qui a duré plus de vingt ans: l’assassinat en 1984 du ministre de la Justice, Rodrigo Lara Bonilla, attribué au Cartel de Medellin du baron de la drogue Pablo Escobar, et l’année suivante la prise du Palais de Justice par le M-19 à l’initiative présumée du même narcotrafiquant.

Ces attentats, avec en toile de fond une confrontation avec les cartels entrés en guerre contre le traité d’extradition avec les Etats-Unis signé en 1979, n’ont pas empêché que plusieurs narcotrafiquants arrêtés en Colombie soient envoyés dans des prisons américaines. Des années plus tard, interrogé sur ce qu’il ferait s’il revenait gouverner la Colombie pour un jour, c’est probablement le souvenir de ce climat convulsif qui lui a fait répondre: “démissionner”. “On n’apprend pas l’art de gouverner, c’est une équation physique et métaphysique impossible qui te laisse sur ta faim entre rêves et possibilités, donc tu es toujours frustré”, avait-il alors estimé.

Curieux de tout

Né le 4 février 1923 dans une famille nombreuse et humble d’Amaga (Antioquia, nord-ouest), Belisario Betancur racontait qu’il avait “découvert que l’on pouvait apprendre des choses” à l’âge de quatre ans dans la petite école locale. Ensuite “rien ne m’a plus arrêté”. Cet avocat de profession a aussi été journaliste, écrivain et joueur d’échecs passionné. Il a traduit le poète grec Constantino Cavafis en espagnol et, dans les dernières années de sa vie, il prenait des cours de peinture. “Je ne connais pas d’homme ayant tant de multiples facettes, plus universel, curieux de toutes les disciplines”, a dit de lui son ami, le journaliste Dario Arizmendi. Proche aussi de personnalités tels les prix Nobel de littérature colombien Gabriel Garcia Marquez et péruvien Mario Vargas Llosa, conseiller du pape Jean Paul II sur les thèmes de justice et paix, Belisario Betancur se définissait comme un “provincial en gabardine”.

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