Clémentine Célarié, grande amoureuse devant l'Éternel

Regrettant de n’avoir qu’une seule vie et surtout que vingt-quatre heures dans une journée, Clémentine Célarié ne s’arrête jamais. Au théâtre et au cinéma, la comédienne française enchaîne les rôles et attend impatiemment le Festival d’Avignon l’année prochaine pour satisfaire un besoin devenu vital: mettre en scène une pièce. En attendant, le 5 décembre, elle sera de retour en Suisse, au Bicubic à Romont, pour interpréter Francesca dans la pièce «Sur la route de Madison». Bouleversante dans ce rôle qui lui va comme un gant, nous avons pu la rencontrer le lendemain d’une représentation, sur une terrasse au soleil à Lausanne, sans fard ni artifice.

Vous êtes aujourd’hui une comédienne de renom. À 20 ans cependant, vous avez été recalée du Conservatoire national d’art dramatique. Vous vous en souvenez?

C’était atroce, un déchirement affreux. Je pleurais tout ce que je pouvais. C’est un CRS qui m’a consolée. Je me souviens d’une immense solitude, une horrible déception. Je n’avais pas de technique, et à l’inverse trop de passion, trop d’appétit. Je me demandais comment c’était possible que je sois refusée alors que j’étais convaincue d’être faite pour ça. Comme si j’avais voulu être bonne sœur et qu’on m’avait dit que je n’avais pas assez la foi.

D’ailleurs, au temps de l’enfance, ne vouliez-vous pas être religieuse?

J’étais alors en pension et je trouvais beau d’aller vers la bonté humaine, vers quelque chose de vrai, de profond. Je voulais de la pureté, autre chose que le monde adulte concret et matériel. Je voulais rester dans le rêve, l’imaginaire. J’ai trouvé ensuite cette foi dans mon travail. J’ai cette pureté avec le théâtre où il y a du sacré. D’ailleurs, je déteste quand les gens ne considèrent pas le théâtre comme sacré. On ne peut pas le banaliser.

Le théâtre ne reste-t-il pas votre art préféré?

Sans hésiter. Il demande un travail acharné, et j’aime le travail acharné. J’ai envie d’aller vers le beau, vers l’artistique. En toute humilité, c’est vers l’art que je veux aller, pas vers le succès. Au théâtre, on a la chance de pouvoir transcender les émotions, les sentiments. Mais il faut y aller beaucoup, plonger du haut de la falaise, mettre ses tripes à l’air et passer par tous ces états d’âme. Comme un parcours de gymnastique, sauf que là, c’est mental. Dans «Sur la route de Madison», il se passe des trucs géniaux. C’est toute la beauté de l’amour, d’une rencontre. Un jour un homme que j’adorais m’a dit – il me savait grande amoureuse devant l’Éternel: «Ce n’est pas être aimé que je veux, c’est être préféré.» J’ai trouvé ça génial! Et c’est exactement ce qui se passe entre Robert et Francesca dans la pièce: c’est elle qu’il veut et qu’il préfère. Et c’est là qu’il y a un drame atroce. Par moments, j’ai mal au bide.

Que ce soit Francesca dans la pièce «Sur la route de Madison» ou Nicole Parmentier dans le film «En mille morceaux», pourquoi semblez-vous enchaîner les rôles tragiques?

C’est une volonté d’aller vers des histoires exceptionnelles. Je serais partante pour une comédie, pour rigoler, mais il faudrait que ce soit dingue, à l’Almo­dóvar, sinon ça n’a pas de sens. Il faut quelque chose qui me dépasse, me transcende. Je ne veux pas «mettre mon cul sur la commode». Tourner un film uniquement parce qu’on sait qu’il va cartonner, ça m’emmerde. Je n’aime pas la convention. Je ne fais surtout pas ce métier pour ça.

En parlant de faire autre chose, vous avez 61 ans aujourd’hui. Comment vieillir dans le milieu du théâtre et du cinéma?

Je n’utilise pas le terme «vieux» car je le juge péjoratif. Moi, je ne vieillis pas, j’avance. Et plus on avance dans la vie, plus on a de la richesse. Il faut se servir de l’âge qu’on a. Pourtant, aujourd’hui, prendre de l’âge, on dirait attraper la lèpre! Le système veut nous faire penser qu’il faut le subir. C’est complètement idiot! Je n’ai pas attendu d’avoir 61 ans pour me dire que c’est dur, que c’est un métier difficile. Mais c’est comme l’amour: un amour qui est tout plat, ce n’est pas l’amour, c’est un arrangement.

Justement, les difficultés de cette profession ne vous épuisent-elles jamais?

C’est fatigant, dézinguant, mais c’est ça qui est beau. Actuellement, je travaille tout le temps donc je ne vois pas beaucoup de monde. Pour l’instant, c’est comme ça. En même temps, la solitude est une nécessité pour moi. D’ailleurs je ne me ressens pas seule. Les gens peuvent penser que je le suis mais ce n’est pas le cas! En ce moment, je suis amoureuse de Madison. Au point qu’il me serait même difficile de tomber amoureuse d’un homme, tant ce que je vis sur scène, avec l’équipe, le public, c’est tellement foudroyant. Une réalité plus matérielle et concrète risquerait d’être un peu morne. Or, moi, je suis très entière.

Et engagée: vous avez signé l’initiative contre les violences faites aux femmes. En quoi cela vous importait-il?

Comment aurais-je pu ne pas signer une telle pétition? Muriel Robin m’envoie un texto, bien sûr que je signe! Je ne me pose même pas la question, je suis contre toute violence conjugale, évidemment enfin! Je me suis retrouvée moi-même dans des situations délicates de ce type. Je n’ai pas porté plainte parce que le responsable de cet acte me suppliait, disait m’aimer comme un fou. Il faudrait surtout arrêter les discours et, à la place, mettre en action des lois.

Vous semblez révoltée.

Oh oui, et pas que par ça! Trop de gens se tapent des fortunes, font des fêtes dans une telle profusion d’argent que c’en est atroce. J’ai une amie qui se meurt de la maladie de Charcot, parce qu’il n’y a pas un seul vaccin! Ça m’évoque l’époque du sida, quand les gens mouraient comme des mouches. Ça me fend le cœur. Dans ce monde, il manque cruellement une mobilisation et une solidarité. Et c’est urgent! (TDG)